{"id":115,"date":"2011-02-24T18:16:06","date_gmt":"2011-02-24T17:16:06","guid":{"rendered":"http:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/?p=115"},"modified":"2011-03-02T19:22:26","modified_gmt":"2011-03-02T18:22:26","slug":"1966-extrait-du-numero-17-de-lanthologie-du-cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/2011\/02\/1966-extrait-du-numero-17-de-lanthologie-du-cinema\/","title":{"rendered":"1966 &#8211; Extrait du num\u00e9ro 17 de l&rsquo;Anthologie du Cin\u00e9ma"},"content":{"rendered":"<p><a name=\"top\"><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66.jpg\" rel=\"lightbox[115]\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-118\" title=\"antho-cine-17-juil66\" src=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66.jpg\" alt=\"\" width=\"516\" height=\"349\" srcset=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66.jpg 737w, https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66-300x202.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 516px) 100vw, 516px\" \/><\/a><\/p>\n<h3>Extrait du fascicule n\u00b017 dat\u00e9 de Juillet 1966<\/h3>\n<h3>de l&rsquo;Anthologie du cin\u00e9ma consacr\u00e9 \u00e0 Jean Vigo<\/h3>\n<h3>par Marcel Martin<\/h3>\n<p>JEAN\u00a0 VIGO<br \/>\nUne l\u00e9gende s&rsquo;est form\u00e9e autour de <strong>Jean Vigo<\/strong>, suscit\u00e9e par le caract\u00e8re exceptionnel de sa vie (\u00ab une vie br\u00e8ve et rude \u00e0 l&rsquo;image de ses films \u00bb, \u00e9crit <strong>Ado Kyrou<\/strong>), par les circonstances tragiques de sa mort, apr\u00e8s celle de son p\u00e8re, par le doulou\u00adreux destin de son \u0153uvre, incompris et pers\u00e9cut\u00e9 avant d&rsquo;\u00eatre reconnu comme la gloire du cin\u00e9ma fran\u00e7ais. \u00ab <em>Et s&rsquo;il fut un cin\u00e9aste victime de sa l\u00e9gende<\/em>, estime <strong>Fran\u00e7ois Chevassu<\/strong>, dans \u00ab L&rsquo;Avant-Sc\u00e8ne Cin\u00e9ma \u00bb n\u00b0 21, d\u00e9cembre 1962, <em>c&rsquo;est bien <strong>Jean Vigo<\/strong>, qui aura d\u00fb attendre pr\u00e8s de trente ans pour se d\u00e9gager de la gangue des critiques plus soucieux d&rsquo;annexer les \u0153uvres que de les analyser lucidement. Il y eut presque autant de <strong>Vigo <\/strong>que de ces usurpateurs. De <strong>Vigo <\/strong>en croix \u00e0 <strong>Vigo <\/strong>bonne d&rsquo;enfant, cela en fit pas mal. Ainsi nous arriv\u00e2mes \u00e0 une hydre curieuse, \u00e0 laquelle il repoussait des t\u00eates avant m\u00eame qu&rsquo;on les lui coupe. Et un lecteur de bonne foi aurait pu imaginer <strong>Vigo <\/strong>rev\u00eatu de quelque cape couleur muraille et d\u00e9posant une bombe, avant de s&rsquo;en retourner vers une m\u00e9ditation mystique ou la contemplation b\u00e9ate de ch\u00e8res petites t\u00eates blondes<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>I! est donc sans doute n\u00e9cessaire et opportun de d\u00e9mystifier <strong>Vigo <\/strong>ou, plus exactement, de le d\u00e9mythifier, c&rsquo;est-\u00e0-dire de remplacer le demi-dieu par l&rsquo;homme, l&rsquo;artiste maudit par le combattant lucide.<\/p>\n<p>En ce qui concerne la connaissance m\u00eame de la vie et de l&rsquo;ceuvre de <strong>Vigo<\/strong>, tout est dit et je viens trop tard : tout est dit dans l&rsquo;admirable ouvrage de <strong>Paulo Emilio Sal\u00e9s Gom\u00e8s<\/strong> qui a consacr\u00e9 des ann\u00e9es de recherches au cin\u00e9aste et en a donn\u00e9 la substance dans \u00ab Jean Vigo \u00bb, Editions du Seuil (Paris, 1957) qui est la source m\u00eame de tout ce que nous savons sur <strong>Vigo <\/strong>et auquel je me r\u00e9f\u00e9rerai souvent.<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_0001.jpg\" rel=\"lightbox[115]\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-175\" title=\"antho-cine-17-juil66_0001\" src=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_0001.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"318\" srcset=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_0001.jpg 300w, https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_0001-283x300.jpg 283w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<h3><span style=\"color: #993333;\">\u00ab L&rsquo;Atalante \u00bb.<\/span><\/h3>\n<p>Oui, c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 la confiance et au soutien actif de Nounez que Vigo put songer \u00e0 entreprendre un nouveau film alors que le \u00ab scandale \u00bb de ZERO DE CONDUITE n&rsquo;\u00e9tait pas encore apais\u00e9. De nombreux projets ayant \u00e9t\u00e9 examin\u00e9s et \u00e9cart\u00e9s, Nounez et lui se mirent d&rsquo;accord sur un projet original d&rsquo;un certain Jean Guin\u00e9e, L&rsquo;ATALANTE.<\/p>\n<p>Le producteur, qui appor\u00adtait les capitaux (un million cette fois, au lieu de 200.000 francs pour ZERO DE CONDUITE), devait tenir compte de l&rsquo;avis des directeurs de Gaumont qui fournissaient studio et pellicule et se chargeaient de la distribution : c&rsquo;est sans doute pour emporter leur d\u00e9cision (car ils ne voulaient plus entendre parler de Vigo) que Nounez demanda et obtint Michel Simon, grande vedette, et Dita Parlo, assez connue, dans les r\u00f4les principaux. La mise sur pied de la production tra\u00eena tout l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1933 et le tournage ne commen\u00e7a finalement qu&rsquo;en novembre. Vigo \u00e9tait rest\u00e9 fid\u00e8le \u00e0 son \u00e9quipe : Kaufman pour la photo, Jaubert pour la musique ; Storck n&rsquo;\u00e9tait plus l\u00e0, mais le r\u00e9alisateur fit appel \u00e0 Francis Jourdain pour s&rsquo;occuper des d\u00e9cors et \u00e0 Louis Chavance pour le montage.<\/p>\n<p>Le sc\u00e9nario de Guin\u00e9e ne plaisait pas tellement \u00e0 Vigo, qui le remania assez profond\u00e9ment avant et pendant le tournage, mais seulement sur des points de d\u00e9tail.<\/p>\n<p>Dans sa version d\u00e9finitive, l&rsquo;histoire met en sc\u00e8ne un couple de mariniers qui s&#8217;embarquent en p\u00e9niche d\u00e8s la c\u00e9r\u00e9monie de mariage ter\u00admin\u00e9e, laissant les invit\u00e9s et la m\u00e8re de la mari\u00e9e assez piteux sur la berge. La mari\u00e9e est d&rsquo;origine paysanne et elle a du mal \u00e0 se faire \u00e0 cette vie nouvelle : d&rsquo;o\u00f9 certaines frictions avec son mari, pour qui la navigation compte avant tout, car il est employ\u00e9 d&rsquo;une compagnie et doit se plier \u00e0 des obli\u00adgations. La jeune \u00e9pouse brille du d\u00e9sir de voir Paris, mais son mari s&rsquo;efforce de l&#8217;emp\u00eacher de satisfaire cette passion, car il craint qu&rsquo;elle ne s&rsquo;y livre \u00e0 des d\u00e9penses exag\u00e9r\u00e9es. Finalement, induite en tentation par un camelot de passage, elle s&rsquo;enfuit de la p\u00e9niche et commence \u00e0 errer dans Paris ; l&rsquo;homme est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, perd la faim et le sommeil et ne remplit plus ses obligations professionnelles au point que ses employeurs menacent de le met\u00adtre \u00e0 pied. Alors le P\u00e8re Jules, son second, personnage \u00e9tonnamment pitto\u00adresque qui vit \u00e0 l&rsquo;avant du bateau dans une cambuse transform\u00e9e en mus\u00e9e, d\u00e9cide de partir \u00e0 la recherche de la jeune femme : il la trouve employ\u00e9e dans une boutique de boites \u00e0 musique, l&rsquo;enl\u00e8ve et la ram\u00e8ne \u00e0 son \u00e9poux radieux.<\/p>\n<p>Le tournage fut termin\u00e9 en f\u00e9vrier 1934 apr\u00e8s bien des difficult\u00e9s en  ext\u00e9rieurs dues aux mauvaises conditions atmosph\u00e9riques et au fait que  l&rsquo;on dut parfois filmer sur des canaux charriant des blocs de glace des  s\u00e9quences qui \u00e9taient cens\u00e9es se d\u00e9rouler dans une campagne verdoyante :  d&rsquo;o\u00f9 cer\u00adtains plans film\u00e9s en \u00ab contre-plong\u00e9e \u00bb et dont l&rsquo;angle ne  s&rsquo;explique que par cette n\u00e9cessit\u00e9. Vigo avait \u00e9t\u00e9 malade assez souvent  pendant le tournage et, d\u00e8s le travail fini, il dut s&rsquo;aliter, si bien que Chavance termina le montage tout seul, pendant que Nounez r\u00e9sistait tant bien que mal aux pressions des gens de Gaumont qui demandaient des coupures.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_1.jpg\" rel=\"lightbox[115]\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-184\" title=\"antho-cine-17-juil66_1\" src=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_1.jpg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"363\" srcset=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_1.jpg 450w, https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_1-300x242.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 450px) 100vw, 450px\" \/><\/a><\/p>\n<p>La pr\u00e9sen\u00adtation corporative eut lieu le 25 avril et l&rsquo;accueil des professionnels, exploi\u00adtants et distributeurs, fut assez froid, ce qui amena des pressions accrues sur le producteur ; Sales Gom\u00e8s est persuad\u00e9 que Gaumont sabota provisoirement la distribution du film pour obliger Nounez \u00e0 accepter des coupures et des modifications.<br \/>\nCelui-ci put esp\u00e9rer un instant que les quelques articles favorables parus dans la presse pourraient faire pencher la balance en faveur du film : il y eut un article \u00e9logieux de Jacques Brunius et le film fut pr\u00e9s\u00e9lectionn\u00e9 pour la Biennale de Venise qui se tenait cette ann\u00e9e-l\u00e0 pour la seconde fois (il ne sera d&rsquo;ailleurs pas projet\u00e9). Mais le jugement le plus favorable et le plus circonstanci\u00e9 \u00e9tait venu d&rsquo;Elie Faure, critique d&rsquo;art fameux qui avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un des premiers esth\u00e9ticiens \u00e0 s&rsquo;int\u00e9resser au cin\u00e9ma et avait \u00e9crit ces lignes magnifiques :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab L&rsquo;ATALANTE ? De l&rsquo;humain. De l&rsquo;humain chez les pauvres gens. En chandail et camisole. Des torchons qui pendent. Des casseroles. Des baquets. Du pain. Un litre. Des lueurs humbles dans la demi-obscurit\u00e9 accrue par les brouillards du fleuve. L&rsquo;ombre furtive de Rembrandt qui se rencontre, entre des meubles rugueux et des cloisons de planches, avec l&rsquo;ombre sournoise de Goya, des guitares, des chats galeux, de grossiers masques de danse, des monstres empaill\u00e9s, des mains coup\u00e9es dans un bocal, cet \u00e9trange parfum d&rsquo;exotisme et de po\u00e9sie que tout vieux marin tra\u00eene apr\u00e8s lui dans les relents du rhum et du goudron, je ne sais quel rayon inattendu des mers illumin\u00e9es dans le plus pauvre repaire. Un clown burlesque, avec la paccotille de magie, d\u00e9mon pour pauvres bougres que la tentation n&rsquo;avait pas touch\u00e9s, parce que les bateaux sur les canaux et les rivi\u00e8res ne passent pas la lisi\u00e8re des villes. Je songeais tout le temps \u00e0 ces pinceaux de lumi\u00e8re promen\u00e9s si loin d&rsquo;eux par la couronne tournante des phares et touchant au hasard sur l&rsquo;eau noire une \u00e9pave, un cadavre, un paquet algues ou un miroitement \u00e0 la surface de l&rsquo;ab\u00eeme. (&#8230;) J&rsquo;ai sou\u00advent pens\u00e9 \u00e0 Corot devant ces paysages d&rsquo;eau, d&rsquo;arbres, de petites maisons sur la rive calme et de bateaux qui cheminent avec lenteur devant leur sillage d&rsquo;argent, \u00e0 sa mise en page impeccable, \u00e0 sa force invisible parce que ma\u00eetresse d&rsquo;elle-m\u00eame, \u00e0 cet \u00e9quilibre de tous les \u00e9l\u00e9ments du drame visuel dans l&rsquo;accueil tendre d&rsquo;une acceptation totale, \u00e0 la perle et l&rsquo;or qui recou\u00advrent de leur voile transparent la nettet\u00e9 des plans et la fermet\u00e9 des lignes. Et peut-\u00eatre, de ce fait, ai-je appr\u00e9ci\u00e9 davantage le plaisir de respirer, dans ce cadre si net, si parfaitement d\u00e9pourvu d&#8217;emp\u00e2tements et de boursouflures, classique en somme, l&rsquo;esprit m\u00eame de l&rsquo;oeuvre de Jean Vigo, presque violent, en tout cas tourment\u00e9, fi\u00e9vreux, regorgeant d&rsquo;id\u00e9es et de fantaisie truculente, d&rsquo;un romantisme virulent ou m\u00eame d\u00e9moniaque, bien que constamment humain.<\/p>\n<p>\u00ab Pour Vous \u00bb, 31 mai 1934 ; Elie Faure partiellement cit\u00e9 par Sal\u00e9s Gom\u00e8s.<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_2.jpg\" rel=\"lightbox[115]\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-183\" title=\"antho-cine-17-juil66_2\" src=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_2.jpg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"363\" srcset=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_2.jpg 450w, https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_2-300x242.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 450px) 100vw, 450px\" \/><\/a><\/p>\n<h3><span style=\"color: #993333;\">Au coeur de l&rsquo;insolite.<\/span><\/h3>\n<p>Dans cet admirable texte, Elie Faure a saisi tout ce qui fait la beaut\u00e9 de L&rsquo;ATALANTE, que je tiens pour le meilleur film de Vigo malgr\u00e9 les tri\u00adpatouillages dont il fut l&rsquo;objet : il n&rsquo;en oublie qu&rsquo;un aspect, le contenu social et combattant, j&rsquo;y reviendrai.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;instant, parlons po\u00e9sie, car c&rsquo;est l\u00e0 que r\u00e9side l&rsquo;in\u00e9galable apport du film.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab <em>Vigo est un po\u00e8te<\/em>, souligne Gilles Jacob, <em>et ces imperfections dans la conduite de l&rsquo;histoire ne font qu&rsquo;ajouter au charme et \u00e0 la spontan\u00e9it\u00e9 de son chant<\/em>. \u00bb Elie Faure \u00e9voquait Rembrandt, Goya et Corot, Gilles Jacob cite Giraudoux et Satie et Henri Agel Chagall et le Douanier Rousseau lorsqu&rsquo;il \u00e9crit : \u00ab <em>Et soudain le bouquet de la mari\u00e9e s&rsquo;en va au fil de l&rsquo;eau : une bouff\u00e9e de Chagall commence \u00e0 parfumer l&rsquo;air ; elle va s&rsquo;amplifier dans quelques minutes. La noce tout de noir v\u00eatue s&rsquo;est rang\u00e9e sur le bord du fleuve. Groupe monolithique qui ne se d\u00e9partira pas de son h\u00e9b\u00e9tude ; quand le jeune mari\u00e9 lui lancera de joyeux signes d&rsquo;adieux, on \u00e9voque l&rsquo;immobilit\u00e9 onirique des personnages du Douanier Rousseau. A l&rsquo;horizontalit\u00e9 fluide de \u00ab L&rsquo;Atalante \u00bb s&rsquo;\u00e9loignant pour une double aventure s&rsquo;oppose cette p\u00e9trification verticale qui semble soud\u00e9e \u00e0 la terre. D\u00e8s que le jeune couple et leurs compagnons ont abandonn\u00e9 cette surface terrestre pour le domaine de l&rsquo;eau, le climat chagallien se d\u00e9veloppe dans toute sa pl\u00e9nitude<\/em>. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Oui, avec la silhouette blanche de la mari\u00e9e dans la nuit, avec la plong\u00e9e sous-marine o\u00f9 Jean, parmi les bulles, d\u00e9couvre le visage de Juliette, avec l&rsquo;inqui\u00e9tant et prodigieux bric-\u00e0-brac du P\u00e8re Jules, nous sommes aux limites de l&rsquo;irr\u00e9el et du fantastique, Vigo m\u00ealant sans cesse, jusqu&rsquo;\u00e0 les confondre ainsi que le note Gilles Jacob, le r\u00e9el et le surr\u00e9el. Nous sommes \u00e9videmment au c\u0153ur de l&rsquo;insolite qui justifie le titre de l&rsquo;ou\u00advrage d&rsquo;Henri Agel d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9.<\/p>\n<p>Bien entendu, les racines de cet insolite, de ce surr\u00e9el, de ce fantastique sont dans les pr\u00e9c\u00e9dents films de Vigo, mais si, dans L&rsquo;ATALANTE, il y a en plus une po\u00e9sie et un lyrisme qui constituent une nouveaut\u00e9, c&rsquo;est, je crois, parce que le film introduit des th\u00e8mes nouveaux spontan\u00e9ment por\u00adteurs de po\u00e9sie et de lyrisme : c&rsquo;est d&rsquo;abord le th\u00e8me de la nature, la nature naturelle si je puis dire, qui n&rsquo;appara\u00eet gu\u00e8re dans les autres films dont l&rsquo;action se d\u00e9roule presque enti\u00e8rement en ville ; c&rsquo;est ensuite l&rsquo;histoire d&rsquo;amour, chose absolument nouvelle chez Vigo, qui tient sans nul doute \u00e0 sa d\u00e9couverte du bonheur avec Lydou et qui apporte au film, m\u00eame si les amours de Jean et de Juliette sont assez orageuses, quelque chose de caressant.<\/p>\n<p>En ce qui concerne la nature, il faut sans doute mentionner ici le beau film de Jean Epstein, LA BELLE NIVERNAISE, dont l&rsquo;action se d\u00e9roule \u00e9galement sur une p\u00e9niche et qui peut avoir influenc\u00e9 Vigo, tout comme LA FILLE DE L&rsquo;EAU de Renoir peut avoir laiss\u00e9 une trace lointaine dans sa m\u00e9moire ; mais il faut nuancer imm\u00e9diatement cette hypoth\u00e8se en soulignant la pr\u00e9dominance des paysages banlieusards dans L&rsquo;ATALANTE ce qui, plus encore que de rappeler les impressionnistes, annoncerait le naturalisme d&rsquo;un <strong>Carn\u00e9 <\/strong>qui venait de faire, en 1929, <em>NOGENT, ELDORADO DU DIMANCHE<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_3.jpg\" rel=\"lightbox[115]\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-182\" title=\"antho-cine-17-juil66_3\" src=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_3.jpg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"370\" srcset=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_3.jpg 450w, https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_3-300x246.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 450px) 100vw, 450px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, il y a dans L&rsquo;ATALANTE une s\u00e9quence qui ne pr\u00eate pas \u00e0 confusion par l&rsquo;esp\u00e8ce d&rsquo;ouverture qu&rsquo;elle constitue vers un monde traditionnellement associ\u00e9 au bonheur ou \u00e0 l&rsquo;esp\u00e9rance : c&rsquo;est la course de Jean vers la mer : admirable moment auquel l&rsquo;espace et l&rsquo;\u00e9ter\u00adnit\u00e9 conf\u00e8rent une pl\u00e9nitude dramatique et plastique jamais encore vue chez Vigo. Po\u00e9sie \u00e0 la fois triste et profonde, \u00e0 laquelle la merveilleuse parti\u00adtion de Jaubert donne une troisi\u00e8me dimension, pr\u00e9sence constante de l&rsquo;insolite et du merveilleux, tout cela conf\u00e8re \u00e0 L&rsquo;ATALANTE sa prodigieuse puissance d&rsquo;envo\u00fbtement.<\/p>\n<p>Ainsi, malgr\u00e9 le caract\u00e8re assez amer de l&rsquo;histoire, il y a dans ce film une sorte d&rsquo;apaisement, de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9.<\/p>\n<p>Barth\u00e9lemy Amengual l&rsquo;avait not\u00e9 jus\u00adqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;une nouvelle vision de l&rsquo;ceuvre l&rsquo;ait amen\u00e9 \u00e0 mettre en question son point de vue : cependant, je crois que sa premi\u00e8re impression \u00e9tait la bonne. Si l&rsquo;on veut \u00e0 toute force voir dans L&rsquo;ATALANTE un film tragique \u2014 et j&rsquo;avoue qu&rsquo;il n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire de creuser bien loin sous la surface des images pour y parvenir \u2014 on pourra mettre l&rsquo;aspect idyllique de l&rsquo;oeuvre au compte du r\u00e9cit original de Jean Guin\u00e9e, toute l&rsquo;amertume ayant \u00e9t\u00e9 introduite, sans doute inconsciemment, par Vigo, en m\u00eame temps que l&rsquo;aspect social.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l\u00e0, bien entendu, que la splendide analyse d&rsquo;Elie Faure est incompl\u00e8te : Vigo reste lui-m\u00eame et sa r\u00e9volte anarchiste reste pr\u00e9sente et vivante.<\/p>\n<p>\u00ab <em>Le lynchage du maigre voleur par les honn\u00eates gens bien nourris rappelle curieusement les illustrations des sujets sociaux par les dessinateurs anarchistes avant 1914, tels Steinlen, Grandjouan ou Gassier <\/em>\u00bb, \u00e9crit justement Sales Gomes. La courte sc\u00e8ne o\u00f9 l&rsquo;on voit des ch\u00f4meurs faire la queue, en vain sans doute, devant le portail ferm\u00e9 d&rsquo;une usine n&rsquo;est pas moins significative : d&rsquo;autant plus que, si l&rsquo;on en croit le biographe, il s&rsquo;agit de v\u00e9ritables ch\u00f4meurs film\u00e9s \u00e0 l&rsquo;improviste. Amengual a donc raison lorsqu&rsquo;il rappelle &lt;,<em> les attaques contre le rituel social et religieux (mariage, vol du sac)<\/em> \u00bb de L&rsquo;ATALANTE, mais souligne que c&rsquo;est dans L&rsquo;ATALANTE seulement qu&rsquo;on trouve une \u00ab <em>d\u00e9fense de la jeunesse, de l&rsquo;amour du prol\u00e9\u00adtariat ouvrier et de ses mythes (l&rsquo;exotisme, la recherche de l&rsquo;amour dans l&rsquo;eau), de la po\u00e9sie de sa vie et de son travail. Dans L&rsquo;ATALANTE seule\u00adment, qui est son dernier film, Vigo cesse d&rsquo;attaquer et de d\u00e9truire tout le monde indistinctement ; il vise les uns et \u00e9pargne les autres. C&rsquo;est donc qu&rsquo;il a trouv\u00e9 une issue \u00e0 son drame<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>C&rsquo;est peut-\u00eatre aller trop loin. Et cependant il y a dans ce film, c&rsquo;est indiscutable, un sourire et une certi\u00adtude : un bref sourire de bonheur et une certitude in\u00e9branlable quant \u00e0 la dignit\u00e9 de l&rsquo;homme.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_4.jpg\" rel=\"lightbox[115]\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-181\" title=\"antho-cine-17-juil66_4\" src=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_4.jpg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"365\" srcset=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_4.jpg 450w, https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_4-300x243.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 450px) 100vw, 450px\" \/><\/a><\/p>\n<h3><span style=\"color: #993333;\">Le cin\u00e9aste trahi.<\/span><\/h3>\n<p>C&rsquo;est de son lit de souffrance que Vigo assista impuissant au massacre de son film.<\/p>\n<p>Lorsque Nounez, soumis \u00e0 des pressions de plus en plus fortes, sentit que son investissement financier de L&rsquo;ATALANTE risquait, comme celui de ZERO DE CONDUITE, d&rsquo;\u00eatre une perte s\u00e8che, il capitula. Alors les distri\u00adbuteurs firent leur besogne, d&rsquo;une part en pratiquant de larges coupures, d&rsquo;autre part en taillant dans la partition de Jaubert pour la remplacer par une rengaine \u00e9crite par un nomm\u00e9 Bixio pour la chanteuse Lys Gauty : apr\u00e8s quoi il ne restait plus qu&rsquo;\u00e0 donner au film le titre de la chanson, ce qui fut fait.<\/p>\n<p>C&rsquo;est donc un film intitul\u00e9 LE CHALAND QUI PASSE qui sortit en exclusivit\u00e9 au Colis\u00e9e \u00e0 la mi-septembre 1934 ; toute la publicit\u00e9, assez limit\u00e9e d&rsquo;ailleurs, \u00e9tait ax\u00e9e sur la chanson et le public attir\u00e9 par elle n&rsquo;ayant pas trouv\u00e9 dans le film ce qu&rsquo;il esp\u00e9rait, l&rsquo;exploitation fut un \u00e9chec, le film \u00e9tant siffl\u00e9 \u00e0 chaque s\u00e9ance.<\/p>\n<p>La critique fut moins s\u00e9v\u00e8re, encore qu&rsquo;on y trouve certaines appr\u00e9ciations d&rsquo;un grotesque qui serait r\u00e9jouissant s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait tragique.<\/p>\n<blockquote><p>C&rsquo;est ainsi que le critique du Figaro \u00e9crivait :<\/p>\n<p>\u00ab <em>Ce film est d&rsquo;une tristesse affreuse : il se d\u00e9roule d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre sous le signe du malheur. M. Vigo puise de pr\u00e9f\u00e9rence aux sources troubl\u00e9es. LE CHALAND QUI PASSE \u00e9voque certaines productions alleman\u00addes. (&#8230;) M. Jean Vigo d\u00e9forme instinctivement tout ce qu&rsquo;il illustre. Photo\u00adgraphierait-il un rayon de soleil que les grains de poussi\u00e8re l&#8217;emporteraient sur la lumi\u00e8re. S&rsquo;il nous montre une casserole, elle est perc\u00e9e&#8230; Un chien, il est boiteux&#8230; Il pr\u00e9cise, en gros plan, un baiser, un sourire, une \u00e9treinte, mais le baiser devient morsure, le sourire s&rsquo;accentue en grimace, le bras qui enlace esquisse un geste homicide, cette main, sur une gorge nue, h\u00e9site \u00e0 caresser ou \u00e0 meurtrir<\/em>. \u00bb (\u00ab Le Figaro \u00bb du 22 septembre 1934, cit\u00e9 par Sal\u00e9s Gom\u00e8s).<\/p><\/blockquote>\n<p>Heureusement, d&rsquo;autres furent plus ouverts ou plus sensibles. Tel Alexandre Arnoux : \u00ab <em>La vie famili\u00e8re de la p\u00e9niche qui glisse au milieu des paysages d&rsquo;usines, de chemin\u00e9es et de ponts de fer, est peinte de main de ma\u00eetre, avec un scrupule, avec un d\u00e9dain de l&rsquo;effet convenu, de la po\u00e9sie de cartes postales et du fade pittoresque qui nous enchantent. Oeuvre de salubrit\u00e9 et de r\u00e9action n\u00e9cessaires<\/em>. \u00bb Et Jean Vidal : \u00ab <em>Une des oeuvres o\u00f9 le cin\u00e9ma se rapproche davantage de la po\u00e9sie que du roman. Il ne se passe \u00e0 peu pr\u00e8s rien, mais chaque image apporte avec elle une \u00e9vocation, une sensation nouvelle. Une atmosph\u00e8re d&rsquo;angoisse et de d\u00e9sespoir, cr\u00e9\u00e9e par des moyens tr\u00e8s simples, enveloppe chaque tableau. (&#8230;) LE CHALAND QUI PASSE fait songer au livre de C\u00e9line \u00ab\u00a0Le Voyage au bout de la Nuit\u00a0\u00bb. En tout cas, un temp\u00e9rament s&rsquo;y exprime. Et c&rsquo;est rare<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>Devant cet assassinat d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 d&rsquo;un film, et pour rien puisque l&rsquo;exploi\u00adtation fut un \u00e9chec, on serait tent\u00e9 d&rsquo;accabler, non pas les distributeurs qui faisaient leur triste m\u00e9tier, mais Nounez, le producteur, qui avait confiance en Vigo et qui laissa faire. On aurait tort car, on l&rsquo;a vu, Nounez se trouva accul\u00e9 \u00e0 une situation sans espoir ; il faut plut\u00f4t lui savoir gr\u00e9 d&rsquo;avoir financ\u00e9 deux films de Vigo car, comme le dit fort justement Bernard Chard\u00e8re, \u00ab<em> il est moins ais\u00e9 de donner de l&rsquo;argent que des conseils<\/em> \u00bb. Imaginons un instant que Nounez ne se soit pas trouv\u00e9 l\u00e0, que la rencontre ne se soit pas faite : Vigo aurait-il jamais trouv\u00e9 un autre producteur ? C&rsquo;est fort peu probable pendant les quelques ann\u00e9es qui lui restaient \u00e0 vivre et l&rsquo;on peut bien pen\u00adser que le m\u00e9ritoire courage de Nounez tient autant \u00e0 son inexp\u00e9rience du \u00ab m\u00e9tier \u00bb qu&rsquo;\u00e0 sa sympathie pour Vigo. Une seule chose compte aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est que ZERO DE CONDUITE et L&rsquo;ATALANTE, \u00e9chapp\u00e9s aux outrages des hommes, survivent pour notre plus grand \u00e9merveillement.<\/p>\n<p>Il faut noter cependant que, d\u00e8s 1940, ainsi que le signale Sal\u00e9s Gomes, le film fut remis en circulation avec la musique de Jaubert r\u00e9tablie, aussi bien que le titre original et certains passages. Et le biographe nous informe que vers 1950 il a tent\u00e9 de restituer la version originale et int\u00e9grale du film et que, sans \u00eatre certain d&rsquo;y \u00eatre enti\u00e8rement parvenu, le r\u00e9sultat auquel il a abouti \u00ab ne manque pas d&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00bb.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 ZERO DE CONDUITE, il resta invisible jusqu&rsquo;en novembre 1945, date \u00e0 laquelle il put enfin \u00eatre programm\u00e9 publiquement, avec L&rsquo;ESPOIR de Malraux. La lecture de la presse de l&rsquo;\u00e9poque montre de la part des critiques un certain d\u00e9senchante\u00adment et la ferme et fausse croyance que le film avait \u00e9t\u00e9 mutil\u00e9 par la censure au moment de son interdiction : la critique est partag\u00e9e entre l&rsquo;opinion que le film est un chef-d&rsquo;oeuvre ou qu&rsquo;il est une bombe d\u00e9samorc\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais c&rsquo;est surtout dans les cin\u00e9-clubs que ZERO DE CONDUITE et les autres films de Vigo vont conna\u00eetre leur v\u00e9ritable carri\u00e8re : la totalit\u00e9 de son oeuvre ne repr\u00e9sentant gu\u00e8re plus de trois heures de projection devient un pro\u00adgramme id\u00e9al, la plupart du temps r\u00e9duit \u00e0 ZERO DE CONDUITE et \u00e0 L&rsquo;ATA\u00adLANTE, et Gilles Jacob va d\u00e9signer Vigo comme le \u00ab patron \u00bb des cin\u00e9-clubs avec une tendresse un peu iconoclaste qui lui fait \u00e9crire :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab <em>C&rsquo;est la force de Jean Vigo de tenir tout entier dans le creux d&rsquo;une soir\u00e9e. Le hasard s&rsquo;est amus\u00e9 \u00e0 y cacher soigneusement quelques grandes recettes de cin\u00e9ma ; non qu&rsquo;il faille creuser tr\u00e8s profond, mais il faut creuser partout. Et, une fois pos\u00e9 que Vigo n&rsquo;est pas un g\u00e9nie, \u00e0 seule fin de ne pas galvauder le terme, voyons comment en moins de vingt ann\u00e9es le massacreur d&rsquo;idoles, le r\u00e9volt\u00e9, l&rsquo;insulteur public num\u00e9ro un, l&rsquo;anticonformiste, le guillotineur des valeurs \u00e9tablies est devenu une institution nationale aussi permanente que Louis Jouvet<\/em>. \u00bb (\u00ab Raccords \u00bb, n\u00b07, 1951.).<\/p><\/blockquote>\n<p>Et c&rsquo;est vrai que Vigo, \u00e0 travers toutes sortes de m\u00e9con\u00adnaissances et de malentendus, s&rsquo;est impos\u00e9 comme un des plus grands cin\u00e9astes fran\u00e7ais en m\u00eame temps que son oeuvre faisait le tour du monde.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_5.jpg\" rel=\"lightbox[115]\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-180\" title=\"antho-cine-17-juil66_5\" src=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_5.jpg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"353\" srcset=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_5.jpg 450w, https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_5-300x235.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 450px) 100vw, 450px\" \/><\/a><\/p>\n<h3><span style=\"color: #993333;\">Mort et transfiguration.<\/span><\/h3>\n<p>Vigo mourut le 5 octobre 1934, quelques jours apr\u00e8s la fin de l&rsquo;exclusivit\u00e9 de L&rsquo;ATALANTE : il avait 29 ans et 6 mois.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait alit\u00e9 depuis mars et souffrait d&rsquo;une septic\u00e9mie \u00e0 streptocoques d&rsquo;origine rhumatismale ; il ne cessa de s&rsquo;affaiblir et de s&rsquo;amaigrir, offrant \u00e0 sa femme et \u00e0 ses amis ce visage douloureux de squelette barbu que nous conservent ses derni\u00e8res photographies et que Claude Vermorel d\u00e9crit ainsi : \u00ab <em>Une t\u00eate enfonc\u00e9e dans l&rsquo;oreiller, une barbe de plusieurs jours, ces l\u00e8vres un peu \u00e9paisses, bonnes, douces, ce sourire narquois malgr\u00e9 la souffrance, ces yeux cercl\u00e9s, ce regard mouill\u00e9, velout\u00e9, fraternel, ce regard que je n&rsquo;ai revu qu&rsquo;\u00e0 Cha\u00adplin.. <\/em>(\u00ab Premier Plan \u00bb, p.39).<\/p>\n<p>Tous t\u00e9moignent de son courage et de son optimisme, de ce moral in\u00e9branlable qu&rsquo;il garda jusqu&rsquo;\u00e0 la fin et qui lui faisait \u00e9laborer mille projets.<\/p>\n<p>Sal\u00e9s Gom\u00e8s a consacr\u00e9 des pages admirables \u00e0 cette agonie et \u00e0 cette mort ; en voici les deux paragraphes essentiels :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab&#8230; <em>Deux jours apr\u00e8s, un vendredi, Jean Vigo mourait un peu avant neuf heures du soir, pendant que de son appartement on pouvait entendre \u00ab Le Chaland qui passe \u00bb jou\u00e9 par un musicien des rues au carrefour de la rue Gazan et de l&rsquo;avenue Reille. Lydou, \u00e9tendue pr\u00e8s de lui, le tenait dans ses bras et semblait ne pas comprendre. Un moment apr\u00e8s, elle \u00e9chappa \u00e0 ses amis et se pr\u00e9cipita par un long couloir vers la chambre du fond. On la rattrapa comme elle allait se jeter par la fen\u00eatre<\/em>. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Le lundi 8 octobre, \u00e0 15 heures 30, Vigo fut enterr\u00e9 au cimeti\u00e8re pari\u00adsien de Bagneux, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Miguel Almereyda. Parmi les amis, on remar\u00adquait trois femmes en deuil que, seuls, quelques vieux camarades d&rsquo;Alme\u00adreyda reconnurent : Emily et deux demi-soeurs de Vigo. Il n&rsquo;y eut pas de discours ni de c\u00e9r\u00e9monie de condol\u00e9ances. Apr\u00e8s le bruit sec des petites pellet\u00e9es de terre sur la planche de ch\u00eane, le silence redevint total et le cort\u00e8ge se dispersa rapidement&#8230;<\/p>\n<p>Vigo \u00e9tait mort sans voir son film achev\u00e9, si l&rsquo;on en croit Boris Kaufman et cela semble exact puisque Louis Chavance termina le montage seul et que le r\u00e9alisateur \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 alit\u00e9 au moment de la pr\u00e9sentation corporative. Cette mort atroce, inattendue et injuste, fut remarqu\u00e9e et suscita des articles n\u00e9crologiques presque unanimement \u00e9logieux, nombre de critiques \u00e9tant revenus sur leurs r\u00e9serves pour saluer le cin\u00e9aste ainsi frapp\u00e9 en pleine maturit\u00e9.<\/p>\n<p>Henri Storck, ami et collaborateur, le salua en ces termes : \u00ab <em>Le cin\u00e9ma fran\u00e7ais perd en lui un artiste d&rsquo;un temp\u00e9rament exceptionnel, un r\u00e9alisateur qui lui apportait une foi et un \u00e9lan extr\u00eamement rares, qui avait quelque chose \u00e0 dire et qui le disait, malgr\u00e9 l&rsquo;hypocrisie et la m\u00e9diocrit\u00e9 du monde cin\u00e9matographique de Paris. Ses opinions \u00e9taient nettes et g\u00e9n\u00e9\u00adreuses. Il avait pris parti, depuis longtemps, pour les travailleurs, les exploit\u00e9s. On n&rsquo;aurait pas pu lui arracher la moindre concession&#8230;.<\/em> \u00bb<br \/>\nCelte notion d&rsquo;intransigeance dans la puret\u00e9 revient sous la plume de tous les commentateurs et, li\u00e9e \u00e0 cette mort d&rsquo;un romantisme tragique, elle est \u00e0 la base de la transfiguration de Vigo apr\u00e8s sa disparition soudaine. Pourtant, il faudra attendre encore dix ans avant que le cin\u00e9aste devienne, selon l&rsquo;expression de Gilles Jacob, \u00ab saint Jean Vigo, patron des cin\u00e9-clubs \u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_7.jpg\" rel=\"lightbox[115]\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-178\" title=\"antho-cine-17-juil66_7\" src=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_7.jpg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"329\" srcset=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_7.jpg 450w, https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_7-300x219.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 450px) 100vw, 450px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Il faut bien avouer que cette destin\u00e9e d&rsquo;artiste fulgurante et tourment\u00e9e a tout pour exciter l&rsquo;admiration et la piti\u00e9 et qu&rsquo;elle s&rsquo;apparente au mythe tradi\u00adtionnel du grand cr\u00e9ateur que ses ailes de g\u00e9ant emp\u00eachent de marcher et que la b\u00eatise des philistins puis la chiennerie de la vie r\u00e9duisent au silence. Lorsque Ado Kyrou \u00e9crit : \u00ab <em>Ce fils d&rsquo;anarchiste qui gardera toujours comme premiers souvenirs les exaltantes r\u00e9unions libertaires et que l&rsquo;amertume \u00e9tran\u00adglait, voulut faire du cin\u00e9ma. Son cin\u00e9ma ne pouvait \u00eatre qu&rsquo;un terrible cri d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, un sublime appel \u00e0 la r\u00e9volte<\/em> \u00bb (Le Surr\u00e9alisme au Cin\u00e9ma, p. 157), il est clair qu&rsquo;il donne des faits une image plus proche de la mythologie que de l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p>Emport\u00e9 par la passion, j&rsquo;ai moi-m\u00eame nagu\u00e8re r\u00e9dig\u00e9 un texte enflamm\u00e9 (\u00ab Jean Vigo \u00bb, hommage publi\u00e9 par la Cin\u00e9math\u00e8que Suisse, Lausanne, 1962) qui, \u00e0 la relecture, me para\u00eet manifester trop de lyrisme et pas assez de sang-froid.<\/p>\n<p>Car il convient ici de s&rsquo;interroger sur le sens de la r\u00e9volte de Vigo, cette r\u00e9volte qu&rsquo;on pr\u00e9sente traditionnellement comme \u00e9tant \u00e0 base d&rsquo;anarchisme et teint\u00e9e de surr\u00e9alisme, ce qui est bien sympathique, mais assez vain et conduit Barth\u00e9lemy Amengual, fort peu suspect a priori de vouloir \u00e9touffer la voix du cin\u00e9aste, \u00e0 parler de \u00ab r\u00e9volte m\u00e9taphysique \u00bb et \u00e0 \u00e9crire : \u00ab <em>Certes, Vigo s&rsquo;en prend \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 ; mais la col\u00e8re est si grande, le refus si violent et si total que le but se d\u00e9place. Au bout du compte, de politique, sa r\u00e9volte devient m\u00e9taphysique. Derri\u00e8re le bourgeois, \u00e0 travers le bourgeois, monstre ou pantin, il atteint l&rsquo;homme. C&rsquo;est le monde, la condition humaine que Vigo n&rsquo;accepte pas&#8230;<\/em> \u00bb (\u00ab Positif \u00bb, num\u00e9ro sp\u00e9cial, p. 51.).<\/p>\n<p>Interpr\u00e9tation qui, cependant, me parait partiellement fausse, justement parce qu&rsquo;il ne semble voir dans la r\u00e9volte de Vigo que son aspect romantique li\u00e9 \u00e0 ses racines anarchistes.<\/p>\n<blockquote><p>La chronique n\u00e9cro\u00adlogique publi\u00e9e par \u00ab L&rsquo;Humanit\u00e9 \u00bb me semble plus proche de la v\u00e9rit\u00e9 : \u00ab <em>Vigo avait toujours lutt\u00e9 violemment contre le cin\u00e9ma capitaliste. D&rsquo;abord en groupant les ouvriers et les intellectuels pour projeter des films sovi\u00e9tiques interdits par la censure, ensuite en traitant dans ses propres films des pro\u00adbl\u00e8mes que la censure et les magnats du film ne permettent m\u00eame pas qu&rsquo;on effleure. Adh\u00e9rent de la premi\u00e8re heure de l&rsquo;Association des Ecrivains et Artistes R\u00e9volutionnaires, Vigo y introduisit de nombreux jeunes cin\u00e9astes que son exemple avait conquis \u00e0 la cause r\u00e9volutionnaire. (&#8230;) Les travail\u00adleurs r\u00e9volutionnaires se souviendront que Vigo fut un des premiers metteurs en sc\u00e8ne \u00e0 se placer sans r\u00e9serves \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s et \u00e0 mettre son talent, qui \u00e9tait immense, \u00e0 leur service&#8230;<\/em> (\u00ab L&rsquo;Humanit\u00e9 \u00bb, 7 octobre 1934, cit\u00e9 par Sal\u00e8s Gom\u00e8s).<\/p><\/blockquote>\n<p>Certes la pens\u00e9e est un peu forc\u00e9e, la formulation un peu brutale, mais I&rsquo;appr\u00e9ciation g\u00e9n\u00e9rale est juste et l&rsquo;on ne peut plus s&rsquo;en tenir \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e romanesque d&rsquo;une r\u00e9volte purement anarchique qui finit par faire de Vigo un po\u00e8te dans sa tour d&rsquo;ivoire.<\/p>\n<p>N&rsquo;oublions pas, et c&rsquo;est l\u00e0 un des nombreux m\u00e9rites de la minutieuse recherche biographique de Sal\u00e8s Gom\u00e8s, qu&rsquo;Alme\u00adreyda est pass\u00e9, bien avant sa mort, de l&rsquo;anarchisme au socialisme : pour\u00adquoi ne pas supposer que son fils a suivi le m\u00eame chemin et que, d\u00e9passant son anarchisme familial, qui se confondait avec la traditionnelle crise d&rsquo;origi\u00adnalit\u00e9 juv\u00e9nile, il en est venu peu \u00e0 peu \u00e0 une vision beaucoup plus construc\u00adtive et beaucoup plus politique de la transformation sociale n\u00e9cessaire. Il appara\u00eet que ses fr\u00e9quentations parisiennes et presque tous ses amis \u00e9taient des gens de gauche, souvent des communistes actifs, et s&rsquo;il a toujours gard\u00e9 sa sympathie aux mouvements anarchistes, il n&rsquo;avait apparemment plus gu\u00e8re de contacts avec eux, ces deux fractions de la gauche ne se m\u00e9langeant g\u00e9n\u00e9ralement pas.<\/p>\n<p>Une lettre de 1927 montre qu&rsquo;il consid\u00e8re les opinions politiques de ses amis communistes avec une sympathie nuanc\u00e9e de l&rsquo;ironie qui lui est propre : \u00ab <em>Le camarade Fernand (Despr\u00e9s, N.D.A.) lui reprocherait peut-\u00eatre (\u00e0 Claude Aveline, N.D.A.) de n&rsquo;\u00eatre point communiste ; mais si tout le monde adh\u00e9rait au parti communiste, qui aurions-nous \u00e0 faire fusiller le \u00ab\u00a0jour du Grand Soir\u00a0\u00bb ? <\/em>\u00bb (\u00ab Cin\u00e9ma 55 \u00bb, no 4, p. 11.).<\/p>\n<p>Sal\u00e8s Gom\u00e8s note qu&rsquo;il \u00e9tait flatt\u00e9 que la position de son p\u00e8re en 1917 ait \u00e9t\u00e9 assimil\u00e9e, par ses ennemis, \u00e0 celle de L\u00e9nine et de Trotsky ; d&rsquo;ailleurs beaucoup d&rsquo;anciens amis d&rsquo;Almereyda avaient adh\u00e9r\u00e9 au parti communiste d\u00e8s sa fondation en 1920. \u00ab <em>Toutes ces raisons<\/em>, \u00e9crit le biographe, <em>ont concouru \u00e0 faire de Vigo un sympathisant au commu\u00adnisme, pas assez cependant pour en faire un membre du parti.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p>Mais il \u00e9tait assez conscient pour avoir sign\u00e9 en compagnie d&rsquo;autres artistes et intel\u00adlectuels, peu apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9meute fasciste du 6 f\u00e9vrier 1934, un appel \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9 de toutes les forces ouvri\u00e8res.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;est naturellement pas question de pr\u00e9juger de ce qu&rsquo;aurait pu \u00eatre l&rsquo;\u00e9volution morale et politique de Vigo s&rsquo;il avait v\u00e9cu : sa mort, comme celle de Jaur\u00e8s, pose un point d&rsquo;interrogation d\u00e9finitif. Mais il n&rsquo;est pas interdit de penser que le tout proche Front Populaire l&rsquo;aurait rempli d&rsquo;enthousiasme cr\u00e9ateur : puisque Renoir, qui venait de bien plus loin, a fait en 1936 un film de propagande \u00e9lectorale pour le parti communiste et deux ans plus tard le seul film id\u00e9ologiquement valable sur la R\u00e9volution fran\u00e7aise, on peut raisonnablement penser que Vigo aurait pu participer lui aussi au grand cou\u00adrant politique et intellectuel qui caract\u00e9rise cette p\u00e9riode de notre histoire.<\/p>\n<p>Je serai cette fois d&rsquo;accord avec Amengual pour conclure sur ce point : \u00ab <em>Pessimiste viril, lucide, sans illusions mais serein, il avait accept\u00e9 de chanter les pauvres bonheurs et les \u00e9ph\u00e9m\u00e8res beaut\u00e9s de notre vie, mais plus encore, il s&rsquo;\u00e9tait engag\u00e9 \u00e0 les d\u00e9fendre. S&rsquo;il avait v\u00e9cu, aurait-il pouss\u00e9 plus outre, aurait-il travaill\u00e9 \u00e0 construire de nouveaux bonheurs, dans un nouveau monde ? Nous n&rsquo;avons pas le droit de nous prononcer pour lui<\/em>. \u00bb (\u00ab Positif \u00bb, article cit\u00e9, p. 54.).<\/p>\n<p>Certes, mais Sales Gomes nous apprend que Lydou, jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort en avril 1939, \u00ab <em>encourag\u00e9e par sa soeur G\u00e9nia, devenue une militante enthousiaste, travail\u00adlait parfois dans des organisations d&rsquo;inspiration communiste<\/em> \u00bb. C&rsquo;est pourquoi je pense que le critique italien Glauco Viazzi a raison lorsqu&rsquo;il \u00e9crit : \u00ab <em>Vigo \u00e9tait un anarchiste cons\u00e9quent. C&rsquo;est dire qu&rsquo;il \u00e9tait non-anarchiste au sens historique du mot. L&rsquo;abstraction id\u00e9ologique, l&rsquo;utopisme et l&rsquo;opportunisme des anarchistes historiques lui \u00e9taient totalement \u00e9trangers. Sa libert\u00e9 \u00e9tait une libert\u00e9 face au monde, en fonction de la soci\u00e9t\u00e9, de la nature et des cho\u00adses ; et c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il faisait corps avec la soci\u00e9t\u00e9, la nature, les choses qu&rsquo;on ne trouve jamais chez lui cette attitude, pleine de complai\u00adsance \u00ab\u00a0gauchiste\u00a0\u00bb, de l&rsquo;irrespect gratuit, de la provocation exhibitionniste qui; chez presque tous les anarchistes, bloque les voies de la communication avec le monde, de l&rsquo;amour des hommes..<\/em> (\u00ab Premier Plan \u00bb, p. 76. Viazzi caract\u00e9rise ainsi l&rsquo;\u00e9volution de Vigo :  origine bour\u00adgeoise, r\u00e9volte anarchique, lib\u00e9ration dans la solidarit\u00e9  prol\u00e9tarienne.).<\/p>\n<p>Et cette judicieuse r\u00e9flexion est utilement compl\u00e9t\u00e9e par celle d&rsquo;un autre Italien, Bruno Voglino, selon lequel on pourrait conclure que \u00ab<em> tout l&rsquo;oeuvre de Vigo porte t\u00e9moignage du tour\u00adment et de l&rsquo;incertitude d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration qui v\u00e9cut en \u00e9quilibre entre deux guerres mondiales, entre l&rsquo;ordre et l&rsquo;aventure<\/em> \u00bb (\u00ab Premier Plan \u00bb, p. 104. Texte int\u00e9gral dans \u00ab Centrofilm \u00bb, n\u00b0 18-19, 1961.).<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_6.jpg\" rel=\"lightbox[115]\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-179\" title=\"antho-cine-17-juil66_6\" src=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_6.jpg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"306\" srcset=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_6.jpg 450w, https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_6-300x204.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 450px) 100vw, 450px\" \/><\/a><\/p>\n<h3><span style=\"color: #993333;\">\u00ab Saint Jean Vigo \u00bb.<\/span><\/h3>\n<p>Ce point \u00e9tant \u00e9clairci, et c&rsquo;\u00e9tait indispensable, il faut en revenir \u00e0 la \u00ab l\u00e9gende \u00bb, celle de \u00ab saint Jean Vigo \u00bb, selon la formule de Gilles Jacob, qui \u00e9crit ailleurs : \u00ab <em>La l\u00e9gende qui aur\u00e9ole d&rsquo;un halo romanesque et myst\u00e9\u00adrieux les h\u00e9ros morts jeunes l&#8217;emprisonne aussi comme un suaire<\/em>.\u00a0\u00bb (Le Cin\u00e9ma moderne, p. 126). Et Philippe d&rsquo;Hugues semble lui r\u00e9pondre lorsqu&rsquo;il affirme : \u00ab <em>La mort de Vigo est un accident qui nous interdit le path\u00e9tique particulier aux jeunes morts glorieux. La fi\u00e8vre de Vigo c&rsquo;est celle de la vie, c&rsquo;est donc d&rsquo;abord celle de la jeunesse<\/em>. \u00bb (\u00ab La fi\u00e8vre de Jean Vigo \u00bb, in \u00ab Cahiers du Cin\u00e9ma \u00bb, n\u00b0 101).<\/p>\n<p>En d&rsquo;autres termes, un dilemme se pose : Vigo est-il embaum\u00e9 dans sa \u00ab l\u00e9gende \u00bb ou toujours vivant dans les c\u0153urs ? Les deux propositions sont naturellement vraies \u00e0 la fois : seulement le Vigo vivant dans les c\u0153urs n&rsquo;est peut-\u00eatre pas tout \u00e0 fait, je crois l&rsquo;avoir montr\u00e9, le Vigo r\u00e9el parce que le mythe de l&rsquo;artiste maudit et martyr est pass\u00e9 par l\u00e0.<\/p>\n<p>Le critique polonais Boleslaw Michalek me parait avoir \u00e9crit sur ce point des choses d\u00e9finitives dans son livre \u00ab Trois Portraits \u00bb. Apr\u00e8s avoir not\u00e9 que la l\u00e9gende de l&rsquo;artiste souffrant s&rsquo;est constitu\u00e9e au XIX&rsquo;a si\u00e8cle et s&rsquo;est trouv\u00e9e illustr\u00e9e par nombre d&rsquo;exemples, de Poe \u00e0 Gauguin et \u00e0 Van Gogh, \u00e0 tel point que cette l\u00e9gende a fini par s&rsquo;imposer irr\u00e9sistiblement au public, il remarque que le cin\u00e9aste n&rsquo;a g\u00e9n\u00e9ralement pas r\u00e9pondu \u00e0 cette d\u00e9finition jusqu&rsquo;\u00e0 la tragique destin\u00e9e de Vigo qui s&rsquo;est trouv\u00e9e, de ce fait, charg\u00e9e d&rsquo;un poids et d&rsquo;une signification extraordinaires : n&rsquo;est-ce pas Henri Storck qui a \u00e9crit que \u00ab le cin\u00e9ma a tu\u00e9 Vigo \u00bb ? Et Michalek poursuit :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab <em>Le film prend corps autrement qu&rsquo;un po\u00e8me. Le processus cr\u00e9ateur est dispers\u00e9 en des centaines de petites op\u00e9rations, pour la plupart techniques. Le r\u00f4le de l&rsquo;artiste se confond tr\u00e8s souvent avec celui d&rsquo;un organisateur, d&rsquo;un techni\u00adcien, d&rsquo;un commer\u00e7ant. Il arrive rarement qu&rsquo;un cin\u00e9aste soit un tuberculeux fi\u00e9vreux qui confierait \u00e0 la cam\u00e9ra ses confessions les plus intimes. D&rsquo;habi\u00adtude, un cin\u00e9aste c&rsquo;est quelqu&rsquo;un qui se porte bien, qui a m\u00eame du toupet, qui gagne convenablement sa vie, qui travaille sur commande pour une soci\u00e9t\u00e9 plus ou moins solide.<br \/>\n\u2022\u00a0\u00a0 \u00a0Mais comme, malgr\u00e9 tout, le cin\u00e9ma est devenu un art, on a commenc\u00e9 \u00e0 avoir la nostalgie du cin\u00e9aste dont la vie et les efforts correspondraient \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;on se faisait de l&rsquo;artiste traditionnel, \u00e0 la l\u00e9gende de l&rsquo;artiste. Et c&rsquo;est ici que le ph\u00e9nom\u00e8ne Vigo prend toute sa signification.<br \/>\n\u2022\u00a0\u00a0 \u00a0Le cas Vigo constitue la l\u00e9gende parfaite du cin\u00e9aste-artiste. Cette l\u00e9gende est n\u00e9e du besoin d&rsquo;ennoblir le cin\u00e9ma, du besoin de lui conf\u00e9rer tous les attributs traditionnels de la cr\u00e9ation artistique. C&rsquo;est-\u00e0-dire la souf\u00adfrance, la lutte, le courage, le g\u00e9nie, la r\u00e9volte, la mort enfin \u2014 notions qui sont normalement assci\u00e9es \u00e0 toute cr\u00e9ation artistique mais qui, au cin\u00e9ma, \u00e9taient jusqu&rsquo;alors absentes et remplac\u00e9es par les notions de m\u00e9tier, de routine, de connaissance du spectateur.<br \/>\n\u2022\u00a0 La l\u00e9gende de Jean Vigo donne donc au cin\u00e9ma ce contact douloureux avec la cr\u00e9ation artistique authentique. Et c&rsquo;est pour cela que cette l\u00e9gende est quelque chose d&rsquo;indispensable : peut-\u00eatre pas au cin\u00e9ma lui-m\u00eame, mais \u00e0 nous tous qui croyons qu&rsquo;il est un art<\/em>.\u00bb<\/p>\n<p>(Trois Portraits : \u00ab La L\u00e9gende de l&rsquo;artiste \u00bb (Varsovie, 1959).<\/p><\/blockquote>\n<p>Telle para\u00eet bien \u00eatre, en effet, l&rsquo;origine de la \u00ab l\u00e9gende \u00bb de Jean Vigo : s&rsquo;il n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait exact de penser qu&rsquo;il fut la premi\u00e8re victime du cin\u00e9ma (Griffith et Stroheim, par exemple, ont v\u00e9cu un calvaire moins spec\u00adtaculaire mais plus long que le sien), il est certain que sa destin\u00e9e rassemble tous les \u00e9l\u00e9ments susceptibles de faire de lui le parfait h\u00e9ros et martyr.<br \/>\nConcluons donc.<\/p>\n<p>Antimilitariste, anticl\u00e9rical (mais aussi ath\u00e9e), antisocial, Vigo n&rsquo;est pas seulement ni syst\u00e9matiquement anti, ce qui risquerait de donner \u00e0 sa personnalit\u00e9 un tour d\u00e9sagr\u00e9ablement n\u00e9gatif. Non, il est pour toutes les valeurs compl\u00e9mentaires, justice, libert\u00e9, amour. Non, il n&rsquo;ignore pas, comme le souligne Viazzi, \u00ab les voies de l&rsquo;amour des hommes \u00bb : \u00ab <em>l&rsquo;amour s&rsquo;inscrit dans la r\u00e9volte<\/em> \u00bb, \u00e9crit Fran\u00e7ois Chevassu \u00e0 propos de L&rsquo;ATALANTE et Ado Kyrou voit en lui \u00ab <em>une des sources du r\u00e9quisitoire social et de la r\u00e9volte<\/em> \u00bb du cin\u00e9aste.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi il semble parfois si cruel avec les indi\u00advidus, enfants ou adultes. Si les gosses de ZERO DE CONDUITE sont m\u00e9chants, c&rsquo;est qu&rsquo;ils sont mal aim\u00e9s ; s&rsquo;ils sont vicieux, c&rsquo;est qu&rsquo;ils sont \u00e9lev\u00e9s dans la terreur du sexe ; si les adultes de ce m\u00eame film et d&rsquo;A PROPOS DE NICE sont ridicules ou ignobles, c&rsquo;est qu&rsquo;ils sont pourris par un syst\u00e8me social et \u00e9conomique qui fait d&rsquo;eux des exploiteurs ou des bourreaux quand ils ne sont pas des victimes.<\/p>\n<blockquote><p>Vigo n&rsquo;est ni aigri, ni d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 : s&rsquo;il donne une image cruelle des \u00eatres, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il les aime, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il vou\u00addrait les voir devenir meilleurs pourvu que la possibilit\u00e9 et l&rsquo;occasion leur en fussent donn\u00e9es.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;est pas un r\u00e9volt\u00e9 professionnel et ne s&rsquo;est jamais install\u00e9 dans la r\u00e9volte comme dans une forme de confort intellectuel : il a voulu rester lucide, avec cette ironie sur soi-m\u00eame et cette confiance en l&rsquo;avenir qu&rsquo;il garda jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle.<\/p>\n<p>Sa r\u00e9volte, \u00e9crit encore Fran\u00e7ois Chevassu, \u00ab <em>est une revendication absolue, une mise en question de toutes nos structures actuelles. Elle est une morale de libert\u00e9 et d&rsquo;amour. C&rsquo;est pourquoi elle respecte si peu de choses : ce qui est vraiment respec\u00adtable. (&#8230;) Si nous aimons Jean Vigo, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il est ce que nous avons de meilleur en nous<\/em>. \u00bb (Article cit\u00e9 in \u00ab L&rsquo;Avant-Sc\u00e8ne \u00bb, n\u00b0 21).<\/p>\n<p>Ce \u00ab meilleur \u00bb qui a bien du mal \u00e0 s&rsquo;\u00e9pa\u00adnouir librement et que chaque vision de ses films y aide intens\u00e9ment.<\/p><\/blockquote>\n<p>Nous remercions Mme Luce Vigo-Sand et la National Film Archive (Londres) d&rsquo;avoir bien voulu nous aider \u00e0 rassembler certains documents.<\/p>\n<blockquote><p>l&rsquo;auteur : <strong>Marcel Martin<\/strong><br \/>\nN\u00e9 \u00e0 Nancy en 1926.<\/p>\n<p>Etudes sup\u00e9rieures de Lettres et de Philosophie.<\/p>\n<p>Fr\u00e9quente assid\u00fbment la Cin\u00e9math\u00e8que Fran\u00e7aise depuis 1946.<br \/>\nSuit les cours de l&rsquo;insti\u00adtut de Filmologie de la Sorbonne en 1948-1950.<\/p>\n<p>Collaboration r\u00e9guli\u00e8re \u00e0 \u00ab Cin\u00e9ma 66 \u00bb depuis la fondation de la revue (1955) et aux \u00ab Lettres Fran\u00e7aises \u00bb depuis 1960.<\/p>\n<p>Directeur de M\u00e9moires \u00e0 l&rsquo;Institut des Hautes Etu\u00addes Cin\u00e9matographiques.<\/p>\n<p>Ouvrages publi\u00e9s :<br \/>\nLe Langage Cin\u00e9mato\u00adgraphique (1955, r\u00e9\u00e9di\u00adtion 1962).<br \/>\nPanorama du Cin\u00e9ma Sovi\u00e9tique (1960).<br \/>\nFlaherty (1965).<br \/>\nCharles Chaplin (1966).<\/p><\/blockquote>\n<p><a href=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_8.jpg\" rel=\"lightbox[115]\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-177\" title=\"antho-cine-17-juil66_8\" src=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_8.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"407\" srcset=\"https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_8.jpg 600w, https:\/\/marcel-carne.com\/atalante\/wp-content\/uploads\/2011\/02\/antho-cine-17-juil66_8-300x203.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><a href=\"#top\">Haut de page<\/a><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Extrait du fascicule n\u00b017 dat\u00e9 de Juillet 1966 de l&rsquo;Anthologie du cin\u00e9ma consacr\u00e9 \u00e0 Jean Vigo par Marcel Martin JEAN\u00a0 VIGO Une l\u00e9gende s&rsquo;est form\u00e9e autour de Jean Vigo, suscit\u00e9e par le caract\u00e8re exceptionnel de sa vie (\u00ab une vie br\u00e8ve et rude \u00e0 l&rsquo;image de ses films \u00bb, \u00e9crit Ado Kyrou), par les circonstances [&hellip;]<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on get_the_excerpt --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on get_the_excerpt --><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[15],"tags":[],"aioseo_notices":[],"aioseo_head":"\n\t\t<!-- All in One SEO 5.0.0.1 - 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